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C’est à regret que je sors de ma tanière
dimanche 13 juin 2021 à 10:14
Ils ne disaient jamais non. La sobriété sociale imposée par les confinements leur a permis de repenser leurs habitudes de fréquentations. Malgré la levée des restrictions, eux ne sont pas pressés de courir les sorties, privilégiant désormais amitiés et activités mieux choisies. Témoignages.

« Je préfère ne pas prendre le risque » : voilà de loin la phrase que Maryline Eliot, experte-comptable lilloise, aura le plus prononcée en 2020 pour échapper aux obligations sociales, aujourd’hui troquée pour : « On se fera ça quand j’aurais eu ma deuxième dose. » « Si vous avez un manuel d’excuses à l’usage des gens comme moi, je prends ! », s’exclame la quadragénaire.

Le prétexte pratique du Covid-19 arrangeait aussi Olivier*, manageur parisien de 36 ans, qui a recours désormais à celui de son nouveau-né pour échapper à la reprise de « l’alcoolisme mondain et des cuites en semaine : un litre de bière tous les deux jours, un paquet de clopes en deux heures ».

Mais le stock de ruses s’épuise à mesure que la situation sanitaire et le déconfinement progressent. A l’heure où l’injonction à sortir « profiter » est d’autant plus pressante qu’il faudrait « rattraper » des mois de restrictions, difficile d’assumer rechigner au bal des sollicitations et au bonheur obligé des retrouvailles.

« C’est pourtant à regret que je sors de ma tanière », confie Mathieu*, communicant de 40 ans, depuis son pavillon de banlieue. Après un retour aux sources dans son village ardéchois, Camille Mounier, étudiante lyonnaise de 21 ans, ne fait pas non plus partie de ceux qui piaffent à l’idée de retrouver les bains de foule.

Ces quatre-là étaient pourtant des animaux sociaux, de ceux qui ne disent jamais non et aimaient leur « tourbillon ». Comme eux, une trentaine de lecteurs du Monde nous ont dit ne pas souhaiter renouer avec leur vie sociale « d’avant ».

Habitants d’une rue animée de bars et de restaurants en plein cœur du Vieux-Lille, Maryline et son mari n’avaient « aucune excuse » pour ne pas en pousser la porte quatre soirs par semaine, quand ce n’était pas eux qui recevaient. Mathieu avait toujours un groupe de musique à retrouver, « un max de concerts, ciné, expos », peu de soirées chez lui. Fêtarde, Camille enchaînait les soirées étudiantes. Quant à Olivier et sa compagne, ils dépensaient 700 euros par mois en bars, restaurants et autres VTC. « J’étais FOMO [de l’anglais fear of missing out], réalise ce dernier, toujours peur de rater un truc et besoin d’en être. »

« C’était libérateur »

Au premier confinement, ces citadins ont d’abord été angoissés à l’idée d’une décroissance sociale imposée. Derrière, la crainte inavouée de se retrouver face à eux-mêmes.

Considérée comme à risque pour un problème pulmonaire, Maryline a d’abord décliné les invitations pour ce motif. « J’avais peur de vexer, déplaire, être marginalisée, explique cette mère de famille et amie “bien sous tous rapports”. Mais le soulagement a vite pris le dessus : c’était libérateur, je me suis enfin avoué que je m’obligeais à accepter des invitations alors que j’avais besoin de temps seule pour me recentrer. » Plus question depuis de renoncer à sa « sérénité retrouvée ».

En voyant son fil Instagram à nouveau « parasité » par le détail en temps réel des repas de ses amis, Mathieu a pris la mesure de la « respiration » que constituait cette trêve dans « le concours de popularité permanent ». En miroir : l’énergie que lui-même dépensait inconsciemment dans l’obtention de la validation d’autrui. Pour aussi extraverti qu’il soit, le quadragénaire ne veut plus participer au jeu de « la convivialité et de l’enthousiasme feints », ni « ressortir déçu de dîners et de rendez-vous culturels où on a parlé de tout mais surtout de rien, passé plus de temps à mettre en scène nos ego pour pouvoir dire qu’on y était qu’à les vivre ».

Une introspection favorisée par le retrait à l’écart du monde, chez soi, cette « base arrière où, dans une période dure et désorientée, l’on peut se protéger, refaire ses forces, se laisser exister, se souvenir de ses désirs », selon les mots de la journaliste Mona Chollet, autrice de Chez soi, une odyssée de l’espace domestique (2015).

« C’est épuisant d’être la personne qu’on attend de vous selon des codes : distraire, animer la conversation, rendre les invitations », lâche Maryline, qui réalise, passé 42 ans, qu’elle a longtemps contrarié sa nature introvertie et angoissée. Même délivrance à faire « tomber le masque de la représentation » pour Olivier et Mathieu, « de ne plus se demander si on est bien habillé ou quand doit-on rire à telle blague ».

Diète des autres

« Alors que nous sommes formatés à accumuler du capital social, valorisé, les confinements sont venus mettre en tension et reconfigurer cette injonction avec nos aspirations au retrait, analyse Sylvain Bordiec, sociologue à l’université de Bordeaux et spécialiste des solitudes. Si certains ont subi leur isolement, d’autres ont goûté une manière différente d’être au monde, découvrant leurs compétences de solitude domestique. Avec des gains de temps, d’énergie mentale et physique, d’argent, mais aussi des évitements de violence symbolique : en échappant aux “verdicts” des autres et en évitant d’être comparé et de se comparer. » Quant aux personnes solitaires ou introverties, pouvant être gênées de compter « moins » d’amis que les autres, « la période a pu être un apaisement ».

Cette diète de fréquentations a aussi permis de se réapproprier son rythme, de puiser dans ses ressources. Mathieu n’oubliera pas le goût de sa première tomate, « satisfaction dépassant n’importe quelle terrasse dans les pots d’échappement ».

Après le plaisir retrouvé à peindre, se cultiver, rêver, Camille vient de passer le cap de supprimer TikTok et Instagram. Plus envie de remettre un pied en boîte, ni de retourner vivre à Lyon : elle a demandé des masters en distanciel. La jeune écolo craint que cette « frénésie d’un retour à la vie d’avant » et un relâchement face à une évolution épidémique incertaine n’entraînent « un pic de surconsommation pour rattraper à tout prix plutôt que vivre juste normalement ».

Olivier goûte la joie de bricoler, cuisiner, sans recourir aux applis pour urbains pressés, de programmer des week-ends au vert plutôt qu’à Paris. L’occasion de prendre conscience de « la valeur des choses, du superflu », d’entamer un « switch écolo ». Et d’« apprendre à vivre avec [s]a compagne plutôt que se croiser » : « On mange ensemble, la révolution », plaisante-t-il. Ce rapprochement aura permis de concrétiser un projet d’enfant. « Sans ça, j’aurais sans doute replongé », dit-il, voyant dans cet « entre-soi parisien » une « sorte de drogue ».

Pour tous, le retour à la vie sociale, outre celui au bureau, sera ainsi mieux choisi : resserré autour d’amitiés « authentiques » et d’activités nourrissantes.

Syndrome de la cabane

« Libéré des injonctions sociales creuses, je peux enfin être moi-même et il y a des masques que je ne veux plus porter », revendique Mathieu. Un décalage avec l’effervescence ambiante parfois dur à assumer. Réapparaît ainsi ce « syndrome de la cabane », observé au premier déconfinement : « Il peut se manifester par la peur du virus et de se reconfronter au monde, mais aussi ce stress de devoir à nouveau assumer des impératifs sociaux, explique la neurobiologiste Catherine Belzung. Or s’en défaire est dur, on craint le rejet et la détresse sociale qui pourraient en découler. »

« Ça a un coût », confirme Maryline, évoquant l’incompréhension de son mari, qui voudrait sortir comme avant, des membres de sa famille fâchés et des amis perdus, qui prennent sa conversion casanière pour du rejet. Cinq d’entre eux ont maintenu la correspondance épistolaire qu’elle avait lancée. Des lettres lui ayant permis de redécouvrir des amis de quinze ans. Prochaine étape ? Oser dire et rendre entendable : « Non, désolée, je ne suis pas disponible. J’ai besoin de ce temps pour moi. »

Article de Camille Bordenet, paru dans Le Monde le 13/06/2021